Isabelle et Florence Lafitte sont diplômées du Conservatoire national Supérieur de Musique de Lyon.
Elles ont ensuite poursuivi leurs études à la Manhattan School of Music, New York, et à l'Académie Franz Liszt, Budapest. 
Elles furent primées au Concours international Murray Dranoff Two Piano Competition (Honorary Award, Miami, 1989), et au International Music Video Competition (Fuji TV Network, Tokyo, 1987). 
Elles sont soutenues par la Fondation France Telecom et par l’Adami.

Depuis 1984, le Duo Lafitte entretient un Catalogue de musique pour deux pianistes et plus... qui contient actuellement près de

10 000 œuvres, dont quelques extraits peuvent être consultés sur ce site dans la rubrique Catalogue.

2018

Essaimer... aux confluences des mondes -

Le nouveau disque d'Isabelle & Florence Lafitte propose un programme musical où l’histoire du monde s’écoute des sources aux estuaires, ouvrant sur l’océan bigarré des influences et des héritages.

Programme pétri de jubilation musicale - émanant tant des compositions que des interprètes -, qui décline à deux pianos des oeuvres orchestrales et vocales constituantes, pour la plupart, de la mémoire collective du monde...

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© Hugues Charrier

 

L'esprit de duo

par Jacques Drillon, écrivain, transcripteur, journaliste à L’Obs.

 

 

Je connais Isabelle et Florence Lafitte depuis vingt-cinq ans. Je les connais à titre personnel et professionnel. Je les ai entendues, j'ai travaillé avec elles, je les ai fréquentées et j'ai même travaillé pour elles, puisque je leur ai écrit des transcriptions pour deux pianos qu'elles ont jouées et enregistrées. J'ai donc pu, depuis longtemps, apprécier leur manière de considérer leur métier, mais aussi leur rôle. Voilà deux pianistes qui ont renoncé à une carrière personnelle pour défendre une formation instrumentale rare, exigeante : le duo de pianos. Le répertoire est immense, qui va de Bach aux compositeurs contemporains, il est d'une exceptionnelle qualité, car l'équilibre sonore de deux pianos jouant ensemble est parfait, comparable en puissance et en subtilité à celui du quatuor à cordes, il a donc tenté tous les grands créateurs de l'histoire, depuis l'invention du piano : Bach, nous l'avons dit, mais aussi Mozart, Chopin, Liszt, Brahms, Schumann, Rachmaninov, Ravel, Debussy, et parmi les plus modernes, Messiaen, Boulez, Kurtág... La liste est longue : même Wagner a écrit pour deux pianos, même Mahler. Mais ce répertoire est peu servi, car les pianistes virtuoses comme elles ont une tendance, à juste titre ou non, à vouloir épouser une carrière de soliste. Elles ont donc préféré porter à bout de bras, toute leur vie, les œuvres du passé et du présent, donnant au public l'occasion d'entrer dans un univers absolument neuf, exceptionnellement riche. Voilà pour leur «mission».

Certes leur gémellité les y a aidées. Il faut les voir répéter ensemble pour mesurer le degré d'intimité qui les lie. Elles attaquent le clavier de la même manière, pensent ensemble, phrasent naturellement selon des courbes identiques, et savent d'un seul regard piloter un départ, un ralenti, un crescendo. Pendant le travail, les discussions sont longues, parfois animées : si le but est commun, les moyens d'y parvenir peuvent diverger. N'importe qui jetterait l'éponge. Elles ne le font jamais. Elles savent que, au-delà de l'amour qu'elles peuvent porter à la musique, et de l'amour qu'elles se portent l'une à l'autre, la technique du duo de pianos exige un élan égal, une force soigneusement dosée. Tant qu'il subsiste des points litigieux, elles discutent. Rien n'est laissé au hasard, rien n'est abandonné à celle qui, pour une raison ou pour une autre, lassitude, fatigue, baisserait pavillon.

C'est la meilleure solution qui l'emporte, et non pas la plus combative des deux sœurs. Une fois d'accord, elles creusent. Elles creusent à la fois le son, le toucher, la courbe, jusqu'à ce que tout se fixe, comme un photographe qui tournerait la bague de son objectif jusqu'à ce que la netteté complète soit obtenue. C'est un travail immense, harassant et enthousiasmant à la fois. Car le résultat, en termes d'efficacité, de simultanéité, d'équilibre, d'élégance, de puissance, est proprement extraordinaire. Tout est prêt, prévu. La moindre «pédalisation» a été discutée et adoptée une fois pour toutes, et même les tournes de pages sont étudiées en sorte de ne jamais perturber l'exécution, et de pouvoir être effectuées sans le secours de «tourneurs». Et pourtant, et ce n'est pas le moins stupéfiant, elles conservent chacune leur part de spontanéité : en vérité, cet accueil de l'instant, de l'inspiration, n'est possible que si les fondations ont été solidement implantées. C'est alors que l'autre réagit de la manière le plus immédiate à cette idée nouvelle : c'est là que leur expérience et, encore une fois, leur gémellité, apportent leur poids. Certes la rigueur du travail préparatoire permet cette liberté. Il en va de même pour les créateurs et les interprètes : seule la parfaite connaissance de la règle permet de s'en affranchir.

Le public ne s'y trompe pas et leur fait toujours d'éclatants triomphes. Il sait reconnaître en elles des artistes accomplies, épanouies, inspirées et heureuses. Même peu préparé, il devine, il sent. Tant il est vrai que l'extrême qualité a quelque chose d'évident, quelque chose qui parle et s'impose. C'est ainsi qu'on porte la musique vers l'Autre. Quelqu'un a dit que l'héroïsme ne consiste pas à accomplir des actes surhumains, mais seulement à «faire ce qu'il est possible de faire». En fondant un duo de pianos, Isabelle et Florence Lafitte ont renoncé à une carrière personnelle brillante. En défendant ce prodigieux répertoire dans tous les pays du monde, à force d'un travail acharné, de ténacité et de talent, aussi par la grâce de leur bonne humeur et de leur charme naturels, elles ont fait ce qu'il «était possible de faire», mais à quoi peu de pianistes ont consenti. N'est-ce pas là de l'héroïsme ?

Jacques Drillon

Crédits photos : Elias, Emmanuel Layani, Christian Sagne, Olivier Vanderaa & Laurent Vicenzotti